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R.J. Ellory
Le Carnaval des Ombres

Sonatines 2021

1958. Mickaël Travis vient d’accéder au grade d’agent senior du FBI. Il a glissé naturellement vers « le Bureau », au sortir de l’armée qui lui a offert, à l’âge d’à peine vingt ans, un succédané de famille, lui qui en a si cruellement manqué. Ainsi fonctionne-t-il plus qu’il ne vit, dans la solitude et une tristesse qui ne s’avoue pas, mais dans un cadre qui le sécurise.
Ce grand jeune-homme d’une trentaine d’année au moment du roman, le visualisez-vous ? Chapeau mou, pantalon à pli, souliers parfaitement cirés. Et bien sûr, sous la veste impeccable, une chemise blanche bien repassée, une cravate et…un holster contenant un .38. Toute sa vie, tout son être, ont été efficacement dissimulés derrière sa plaque, qui, pense-t-il, le définit.
Ce parangon d’efficacité travaille dans la section X, créée pour notamment étudier les profils des meurtriers exceptionnels. Une section novatrice, pour laquelle Travis est fier d’œuvrer. Mais 1958, c’est surtout la grande époque de la chasse aux communistes et autres ennemis de l’Amérique et John Edgar Hoover, le directeur du FBI et créateur de la fameuse section X,  se veut le fer de lance de ce combat vital à ses yeux.
Mickaël Travis, image de rectitude morale et professionnelle se dévoue entièrement à cet idéal de protection. Mais qui est-il, intimement ?
RJ Ellory nous entraîne dans une enquête à deux niveaux. Le premier, apparemment sans surprise : un corps est retrouvé dans une petite ville du Kansas sous le manège d’un cirque ambulant. Le mystère réside dans l’impossibilité à l’identifier.
Pourquoi est-ce le FBI qui doit se charger de ce fait divers ? Et pourquoi encore, Travis est-il envoyé seul ? C’est alors que le lecteur, empêtré dans ces interrogations, est embarqué dans un second niveau, sans doute le plus réussi de ce roman. Le passé intime de Travis se trouve progressivement dévoilé : comment, alors qu’il n’était âgé que de quatorze ans, sa mère abat son père de sang-froid, après toute une vie de violences conjugales de toutes sortes. Comment, orphelin de fait, sa mère étant en prison, Travis est confié à l’état qui ne trouve qu’une prison pour jeunes comme lieu de résidence. Puis, son entrée dans l’âge d’homme.
Infiniment touchante, sensible, très maîtrisée sur le plan romanesque, cette première partie du livre, entre mise en route de l’enquête, découverte des habitants de la petite ville de Seneca, révélations sur le passé de Travis est parfaitement ajustée. Malgré la lourdeur des faits dont il est question, le lecteur suit le rythme avec plaisir.
Une légère teinture de fantastique colore ce roman qui met en scène des artistes de foire, capables, semble-t-il, de lire dans les pensées des spectateurs, ce qui plonge Travis dans une terrible expectative : supercherie ou vérité ? La deuxième éventualité mettrait un sacré bazar dans sa conception du monde.
La partie médiane de ce gros roman de plus de cinq cents pages peut paraître moins convaincante. Le rythme se ralentit, les états d’âme de Travis traînent des pieds. Une galerie d’artistes du cirque l’anime néanmoins, tout en assombrissant le fond du roman. Personnages étranges, pourchassés, en but à un mélange de haine et de convoitise pour leurs étranges aptitudes. Puis tout s’accélère de nouveau pour arriver à un beau final où sortent les flingues. Et alors s’éclaire le fonds de l’énigme alors que Travis se trouve enfin.
Le Carnaval des Ombres est un roman somme toute inégal mais aux assisses politiques solides, et humainement plein de chaleur. Travis reste en mémoire comme un personnage qu’on voit émerger progressivement de la pierre, sculpté avec amour par l’auteur et qui mérite bien son attachement.

 

Tag(s) : #critiques
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