Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Éblouis par la nuit
Jakub Zulczyk
traduit par Kamil Barbaski
Rivages Noir 2021

Il faut un sas de décompression pour se remettre de ce roman, dont l’abus (par exemple une lecture continue sur une nuit) pourrait conduire droit aux urgences, pour peu qu’on ait le cœur fragile ou la cervelle en voie de saturation.
Jacek, le personnage central, n’a rien d’un héros positif. Dealer de cocaïne, il fournit le gratin politique et médiatique de Varsovie. Ses journées de travail commencent au début de la nuit, s’achèvent aux petites heures du jour. Dans sa berline discrète, il rôde, d’une fête à l’autre, d’une villa à un penthouse, d’un club à un hôtel. Ses clients l’apprécient car il fournit de la came de qualité, chère, certes, mais planante à souhait. Lui n’en consomme pas, ne boit pas non plus, n’a pas d’ami, plus d’amour, et sa vie se résume à quelques gorgées de thé, à quelques bouchées glanées ici ou là qu’une nausée persistante l’empêche de digérer.
L’état de Jacek se dégrade surtout du fait de son manque de sommeil qui progressivement l’amène aux hallucinations visuelles.
Le temps du roman se concentre sur six journées, moins d’une semaine, au cours de laquelle, tel un mantra, Jacek répète à qui veut l’entendre que son avion pour l’Argentine part jeudi soir. Encore faut-il y arriver, à ce jeudi soir... Or, qui dit détaillant, dit fournisseur de gros. Et là, on n’est plus chez les minets friqués qui parfois meurent d’overdose dans leurs deux cents mètres carrés payés par papamaman. On fréquente forcément des gens pour qui sécateur rime avec mutilation, essence avec incendie criminel, et dette avec règlement de compte.
Jacek va et vient entre ces deux mondes. Il a tenté de rendre sa vie personnelle étanche, mais qui le peut vraiment ? Surtout quand une quasi psychose lui fait voir la ville comme un organisme vivant, puant, suintant, vomissant... Quant à son regard sur les Polonais et la Pologne moderne, le moins qu’on en puisse dire, c’est qu’il n’est ni tendre, ni indulgent.
Ne venez pas dire qu’on ne vous aura pas prévenu ! La folle cavale de Jack à la recherche de lui-même, de la paix, du sommeil se traduit par des pages au rythme de caisse claire qui s’accélère et tape directement sur vos récepteurs de dopamine. Vous allez souffrir, vous allez adorer, détester, en redemander, peut-être.
Osons les gros mots. S’il fallait le comparer à quelqu’un, Zulczyk montre une parenté pas si lointaine avec David Peace. Style dénué de toute afféterie, répétitions, phrases courtes, enchainements rapides, ellipses mêmes, qui conduisent le lecteur au bord de la transe qui habite le héros, c’est une vraie prise de risque que d’ouvrir ce bouquin. La mélancolie tellurique de Jacek risque de vous faire vaciller.
Zulczyk débarque en France avec ces pages détonantes. Jamais traduit jusqu’alors, vous avez pourtant peut être entendu parler de lui ailleurs que dans la rubrique littéraire. Côté politique peut-être bien : il est actuellement poursuivi pour injure au chef de l’état polonais. Aussi imprudent que ses personnages, il a osé traiter son président –farouche supporter de D Trump- de « débile » devant sa méconnaissance manifeste de la politique américaine. Ce qui me le rend immédiatement sympathique...
Scénariste, journaliste, Zulczyk mérite d’être découvert. Il tranche indiscutablement sur l’environnement marqué par la désolation de cette crise sanitaire. Comme une plaie purulente sur un moignon...

Tag(s) : #critiques
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :