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Cette chronique est dédiée à Claude Mesplède, qui a peut-être eu le temps de lire ce roman, qui l'aurait lu, forcément, s'il ne nous avait quittés si précipitamment. Un jour, peut-être, on l'aurait évoqué ensemble. Et il aurait trouvé un beau chant communard à nous faire partager.
Adieu Claude, le noir sans toi ne sera plus pareil.

L’Ombre du brasier
Hervé Le Corre

Payot Rivages 2019

Toute l’action du roman se déroule du 18 au 26 mai 1871, soit légèrement décalée par rapport à la « semaine sanglante », du 20 au 28 mai, quand les Versaillais écrasèrent et liquidèrent la commune de Paris.
Un poil de contexte historique ? Vous aurez tous les éléments humains et de contexte dans le roman dont le rythme ne s’en alourdira néanmoins pas un seul instant.
La guère franco prussienne de 1871 s’est terminée par la capture de Napoléon III à Sedan et la capitulation. Un long siège de Paris a affamé le petit peuple. La capitulation de l’assemblée nationale monarchiste et les misères endurées ont fait jaillir des pavés une volonté de se gérer soi-même et de ficher les bourgeois et les nantis dehors. Marx en parlera plus tard comme du seul vrai épisode communiste de l’histoire ouvrière. C’est la Commune, celle du Temps des cerises.
Le Corre plante ici des personnages à l’épaisseur humaine exceptionnelle. Des hommes : un relieur, policier par élection, un paysan, des ouvriers. Des femmes : une couturière, une infirmière de circonstance, des cantinières, tous devenus combattants par la force.
Dans le tourbillon de violence, d’incendies, de bombardements, puis bientôt, le massacre, les exécutions sommaires, les viols, les dénonciations, dans cette folie de feu et de destruction, nous voici plongés dans la recherche d’un tueur en série maniaque, nous voici confrontés à l’ignominie d’un photographe qui fait enlever des filles qu’il drogue avant de les vendre, mais voici aussi un jeune couple d’amoureux qui vont se perdre, se retrouver, chercher à fuir.
On a beau savoir la fin de l’épisode, la répression sanglante, le mur des fédérés, le retour de la monarchie, on vibre pour ces fous dressés poitrine offerte aux canons des troupes régulières.
Le Corre raconte la bataille, rue à rue dans Paris, le mitraillage du Panthéon, l’incendie des Tuileries et de l’Hôtel de Ville, mais au travers des yeux désespérés de fédérés qui serrent sur leur cœur une photo de leur famille et qui vont à  la mort par désespoir personnel alors que l’espoir d’un renouveau les tient encore. Les blessés qui se trainent au sol, chargeant les fusils des derniers combattants. La fuite éperdue de deux amoureux qui ont perdu leur innocence mais sauveront peut-être un poil d’avenir.
Plus que le récit d’un épisode célèbre de notre passé, on rentre dans le cœur humain du tissu historique, avec une maestria remarquable et assez rare. Bien-sûr, le parti pris pour la commune est évident. Néanmoins Le Corre raconte sans indulgence comment le bordel ambiant, l’incapacité à s’organiser de la Commune a détruit toute chance de résister à ses assaillants. Faut-il préférer l’ordre pour son efficacité ?
C’est brillant, échevelé, poignant, terriblement bien construit et palpitant. Peu de romans égalent ce niveau d’évocation pour une période historique aussi brève qu’intense.
Chaque lecteur y trouvera son bonheur : l’amateur de roman historique, pour l’érudition, évocation vivante d’un mythe, l’amateur de suspens pour la recherche de la malheureuse enterrée vive par le croque mitaine, l’amateur de romance pour l’amour contrarié, et même, l’amateur de peinture pour qui chaque barricade racontée évoquera la peinture de Géricault ou de Delacroix (antérieurs certes mais tellement représentatif de ce siècle).
Quatre cent soixante pages qui se lisent presque d’une traite, qui vous donneront envie de revenir à vos manuels d’histoire, qui vous tiendront en haleine, vous faisant passer du bouillon de la colère à l’espoir inquiet.
Comme il serait dommage de s’en passer !

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